Histoire

Le 22 février 1922, dans la salle du Café de l’Union, a eu lieu l’assemblée constitutive du Parti ouvrier socialiste vaudois, section de Lutry. Pour commémorer cette date, les socialistes de Lutry organisent le Congrès cantonal du 23 janvier 1982 à la salle du Grand-Pont. Nous sommes heureux d’y accueillir les délégués qui auront à désigner les candidats socialistes pour l’élection au Conseil d’Etat vaudois. C’est aussi pour nous l’occasion de jeter un bref regard en arrière sur la vie de notre section. Nous avons choisi de parler de la période menant de la fondation en 1922 à décembre 1939, en nous basant sur les procès-verbaux des quelque deux cents assemblées convoquées entre ces deux dates par les comités successifs. Il ne s’agit pas de faire ici l’histoire du Parti socialiste de Lutry – les éléments et les témoignages nous manqueraient pour cela – mais la lecture des comptes rendus de séances, toujours intéressante, souvent émouvante, nous permet de cerner de plus près la vie d’un petit groupe de citoyens, très minoritaire durant ces années difficiles de l’entre-deux-guerres. C’est pour nous une manière de leur rendre hommage.

Que se passe-t-il en 1922 ?
Nous sommes quatre ans à peine après la fin de la première guerre mondiale, période très dure pour les milieux populaires de notre pays. Le souvenir de la grève générale de novembre 1918 est encore très présent, même si son impact a été moins fort en Suisse romande qu’outre-Sarine. Une grave crise économique frappe le pays et en 1922 le total des chômeurs atteint le cap de cent mille. De nombreux ouvriers doivent accepter de lourdes pertes de salaire dues aux réductions d’horaire. Comme les prix baissent également, il en résulte une amélioration du salaire réel, mais seuls les ouvriers employés à plein temps en profitent. En revanche, cette situation provoque une grande misère dans de nombreuses familles, et cela après les années de privations dues à la guerre (1). C’est sur cette toile de fond qu’à Lutry, petite ville de deux mille sept cents habitants, une quarantaine de citoyens se réunissent dans le but de s’organiser. A cette première assemblée sont présents des délégués de Pully et de Lausanne, avec à leur tête Charles Naine, une grande figure du socialisme suisse. Ce jour-là, vingt-sept citoyens remplissent et signent un bulletin d’adhésion au nouveau Parti socialiste de Lutry.

Les assemblées, les membres
Afin que le contact ne soit pas rompu entre les militants, les assemblées ont lieu tous les mois, durant la période considérée. La fréquentation est très variable. Si une assemblée, suivie d’une conférence sur un voyage en URSS, réunit quarante personnes, d’autres ne groupent que sept à huit membres, certainement. parmi les plus convaincus.
Qui sont les premiers socialistes ? Quelques fonctionnaires fédéraux (CFF et Douanes), un cantonnier, de nombreux ouvriers du bâtiment et de petits artisans. Ils viennent avant tout de Lutry, mais aussi de Paudex, Aran ou Grandvaux.
Dès 1924, une proposition est faite d’inviter aux assemblées les femmes des camarades. L’une d’entre elles entre même au comité en 1925 (il faut rappeler que, depuis 1918, les socialistes suisses avaient demandé le droit de vote féminin).
En 1929, l’effectif des membres cotisants est de seize hommes et cinq femmes. Par la suite, et surtout en 1935-1936, si la fréquentation des assemblées ne change pas, le caissier semble avoir plus de peine à percevoir les cotisations. Il faut certainement y voir un effet de la crise économique.

Des militants
Très fréquemment, le Parti socialiste de Lutry est sollicité par le parti cantonal ou le parti suisse pour des récoltes de signatures ou des distributions de tracts.
Voici par exemple, la répartition du travail pour la distribution d’un tract avant la votation fédérale (procès-verbal de l’assemblée du 10 mars 1931): Un camarade fera Lutry et Savult, un autre Corsy et La Conversion, un autre Paudex. Deux camarades se chargeront du Châtelard, de Grandvaux, Cully, Aran et Villette.
Il y a fort à parier que le seul véhicule que possédaient peut-être ces militants était une bicyclette. Lorsque c’est un chômeur qui se charge de la totalité de la distribution, la section lui verse une indemnité.
Qui dit militantisme dit aussi éducation ouvrière. De nombreux cours de formation sont organisés à la Maison du Peuple de Lausanne. Lorsqu’un socialiste de Lutry a assisté à l’un de ces cours, il en fait à la section un petit compte rendu.

Le Cercle ouvrier
Les premières assemblées ont lieu au Café de l’Union, puis au Café du, Centre, dès 1924.
Mais le désir d’avoir un local à eux, un cercle ouvrier est très vif chez les socialistes de Lutry. C’est chose possible dès décembre 1929, date à partir de laquelle ils peuvent louer pour dix francs par mois une salle du Café de la Treille aujourd’hui disparu (à l’emplacement de l’actuel Crédit Foncier Vaudois) (2).
Dès lors, le Cercle ouvrier aura son comité, distinct de celui du parti. Chacun peut en devenir membre pour la cotisation de cinq francs. Le local abrite une petite bibliothèque et ceux qui n’y sont pas abonnés peuvent y lire le journal socialiste vaudois, Le Droit du peuple.
Chaque année, le 1er mai, les socialistes de Lutry se réunissent au Cercle ouvrier pour une petite manifestation.
On y organise également l’arbre de Noël pour les enfants des membres et, à partir de 1934, un loto. La recette nette sera de Fr. 83,50 pour celui de 1935, après déduction d’un don de cinq francs au Fonds des soupes scolaires.

Les rumeurs du monde
La lecture des procès-verbaux nous montre à quel point le sentiment internationaliste était fort chez les socialistes de Lutry.
En 1924, par exemple, lors d’une discussion, on s’inquiète des dégâts causés aux locaux des coopératives ouvrières italiennes par les bandes fascistes de Mussolini.
Désireux de mieux comprendre ce qui s’est passé lors de la révolution d’octobre en Russie, les militants achètent une brochure. explicative sur ce sujet (on ne sait pas ce qu’elle contenait). Il est décidé qu’un chapitre de cette brochure sera lu à l’ouverture de chaque assemblée.
A partir de 1933, on parle souvent de la situation en Allemagne. Les socialistes de Lutry pensent que la montée du nazisme aurait pu être évitée si la classe ouvrière allemande n’avait pas été divisée. Et lorsque le danger semblera se rapprocher, la section chargera ses membres du comité de contrôler les allées et venues de certains groupes fascistes invités par un citoyen dans sa propriété de Lutry. Mais c’est la guerre civile espagnole qui va le plus profondément émouvoir les socialistes de Lutry. Ils participent, dans la mesure de leurs moyens, au soutien des républicains et à l’aide envers les enfants espagnols victimes de la guerre. En 1938, un membre du parti héberge quelques jours un réfugié et la section fait don à ce dernier d’une petite somme lui permettant de continuer sa route.

Les élections
Les premières élections communales qui suivent la constitution du parti sont celles de 1925. Une discussion s’engage sur l’opportunité de présenter des candidats et sur la manière de procéder: liste séparée ou liste d’entente (rappelons que, durant cette période, les conseillers communaux sont élus selon le système majoritaire. L’élection à la proportionnelle n’interviendra que beaucoup plus tard : en 1953, puis dès 1969, chaque fois à la suite d’initiatives socialistes).
En1925, après des contacts avec les partis radical et libéral, une liste d’entente est mise sur pied qui comporte huitante-huit candidats pour soixante sièges. Détail intéressant : à côté des noms et des professions des dix candidats de notre parti figure la mention socialiste alors que n’apparaît pas pour les candidats des autres partis leur appartenance politique. Il serait intéressant de connaître la raison de cette particularité, mais les procès-verbaux étudiés n’en parlent nulle part. Il semble que, cette année-là, aucun socialiste n’ait été élu conseiller.
Lors de toutes les élections qui suivent (1929, 1933, 1937), la démarche a été la même: discussion avec les autres partis pour le nombre de candidats à présenter, puis établissement d’une liste commune. Les socialistes auront plus de chance puisque dès 1929, ils seront toujours représentés par deux ou trois des leurs au Conseil communal. Il est intéressant de noter que l’électorat socialiste de Lutry oscillait autour de 20 % (117 listes rouges sur un total de 602 votants aux élections de 1937).
Pour le Grand Conseil, le parti ne présentera jamais de candidat. Il décide soit de voter blanc (1925), soit de soutenir une candidature minoritaire agrarienne.

Les questions internes, la scission
La petite section de Lutry va vivre toutes les discussions qui secoueront le Parti socialiste suisse (PSS) durant l’entre-deux-guerres.

  • en 1929, elle mandate ses délégués au Congrès vaudois de voter contre la participation socialiste au Conseil fédéral
  • en 1934, elle appuie une protestation contre la décision du Congrès suisse d’admettre le principe de défense nationale dans le nouveau programme du PSS
  • en 1932, une longue discussion s’engage à la suite des événements de Genève et de la fusillade qui fit treize victimes; la section envoie un message de sympathie au Parti socialiste genevois de Léon Nicole avec qui elle se solidarise entièrement en critiquant la position attentiste du PSS dans cette affaire ; d’autre part, la section vote la somme de Fr.20.-pour les victimes de la fusillade
  • en 1939, à la suite de divergences de vue toujours plus importantes, le PSS décide d’exclure Léon Nicole, ancien président du conseil d’Etat genevois. Au risque d’être exclue du parti suisse, la section de Lutry, comme beaucoup d’autres dans le canton de Vaud, se prononce contre cette mesure discriminatoire. Il est décidé de ne plus payer de cotisations au PSS si l’exclusion de Nicole est maintenue. Tout se termine lors de l’assemblée du 11 décembre 1939 : les socialistes de Lutry sont sommés par le PSS de lui envoyer leurs archives et leur avoir en caisse. C’est l’exclusion. Et le livre de procès-verbaux se termine par ces quelques lignes, écrites d’une main anonyme : Dès cette date, les camarades de Lutry sont restés indépendants. La section de Lutry a demandé sa réintégration au PSS en novembre 1941.

Mais ceci est une autre histoire… Et il revient à ceux qui ont vécu cette seconde période de la vie de notre section, à ceux qui ont lutté pour que le Parti socialiste ait droit de cité à Lutry de nous la raconter un jour.

Claude Weber